En Ukraine, les hélicoptères restent indispensables pour appuyer, transporter et frapper. Mais la défense sol-air et les drones ont changé la règle du jeu.
Depuis 2022, l’emploi des hélicoptères militaires en Ukraine a été profondément transformé par un facteur dominant : la densité de la défense sol-air, du missile portable au système à moyenne portée. Au début de la guerre, la Russie a tenté des actions offensives audacieuses avec des hélicoptères d’assaut et d’attaque, puis a payé très cher ses pertes. L’Ukraine, de son côté, a conservé ses missions clés, surtout le transport tactique, la récupération de blessés et les opérations spéciales, mais avec des contraintes sévères. Les appareils les plus visibles restent les Mi-8 et Mi-24 côté ukrainien, et les Ka-52 et Mi-28 côté russe. Les missions ont évolué vers des profils plus prudents : vols rasants, couloirs préparés, frappes à distance par missiles guidés, et appui ponctuel. Les résultats existent, mais ils sont limités : un hélicoptère ne “domine” plus un champ de bataille saturé de capteurs et de drones. Il survit s’il se fait discret, rapide, et bien coordonné.
Les familles d’hélicoptères réellement engagées dans le conflit
En Ukraine, la guerre aérienne se lit souvent à travers l’avion de chasse et les drones. Pourtant, l’hélicoptère reste présent, mais dans un rôle moins spectaculaire et plus tactique.
Côté Ukraine, les plateformes dominantes restent héritées de l’URSS. On voit surtout le Mi-8, utilisé pour le transport tactique, les infiltrations, la logistique urgente et parfois des missions de récupération sous le feu. L’Ukraine emploie aussi des Mi-24 (et variantes proches), davantage orientés vers l’appui-feu et la protection d’axes.
Côté Russie, l’hélicoptère d’attaque moderne est au centre de l’attention, notamment le Ka-52, ainsi que le Mi-28. La Russie utilise aussi des Mi-8 pour le transport, l’appui de manœuvre, et les missions arrière.
Enfin, certains matériels occidentaux apparaissent ponctuellement côté ukrainien. L’exemple le plus documenté est l’usage de UH-60 Black Hawk par les services de renseignement et des unités spéciales, avec une présence rare mais réelle sur des séquences de combat et d’insertion.
La mission d’assaut aéroporté qui a servi de leçon dès 2022
Au début de l’invasion, la Russie a tenté une approche de choc : pénétration rapide, assauts héliportés, et capture de points clés. Le cas emblématique reste l’aéroport de Hostomel, près de Kyiv, où des hélicoptères ont été engagés pour déposer des troupes et tenter d’ouvrir une porte d’entrée stratégique.
Sur le papier, la logique est cohérente : prendre un aéroport, le tenir, faire atterrir des renforts, et accélérer la campagne. Dans la réalité, la défense ukrainienne a transformé ce plan en piège. Les hélicoptères se sont retrouvés exposés, souvent à basse altitude, dans un environnement très contesté.
Ce moment a marqué une rupture. Il a rappelé une vérité simple : un hélicoptère ne peut pas forcer un espace aérien saturé s’il n’y a pas une supériorité locale, même temporaire. Et en Ukraine, cette supériorité est restée difficile à établir.
Les missions de transport et de logistique, indispensables mais risquées
Dans une guerre d’attrition, le transport compte autant que la frappe. Un hélicoptère n’est pas seulement une arme. C’est une capacité de mobilité rapide.
Pour l’Ukraine, le transport par hélicoptère sert à déplacer des équipes, livrer des pièces critiques, réarmer des positions isolées, ou extraire du personnel. Mais ces opérations ne sont plus routinières. Elles sont planifiées comme des raids.
Le cas des missions vers Mariupol et Azovstal l’illustre mieux que tout. Selon des récits documentés, plusieurs sorties en Mi-8 ont permis de livrer plus de 30 tonnes de ravitaillement, d’amener des renforts et d’évacuer des blessés, au prix de pertes importantes. Ces vols n’ont pas “gagné” la bataille. Mais ils ont prolongé la résistance, et ils ont prouvé que l’hélicoptère reste viable si le profil de vol est extrême, discret, et pensé comme une mission commando.
Côté russe, l’hélicoptère de transport sert surtout à soutenir le dispositif, mais les menaces de missiles et de drones imposent une prudence similaire, surtout près de la ligne de contact.
Les hélicoptères d’attaque, entre appui-feu et lutte antichar
L’hélicoptère d’attaque garde une promesse simple : frapper fort, vite, et au bon endroit. En Ukraine, cette promesse a été sérieusement encadrée par la réalité.
Dans les premières phases, les hélicoptères d’attaque russes ont subi de lourdes pertes. La présence massive de MANPADS a rendu les vols bas très dangereux. Les équipages ont été forcés d’adapter leurs pratiques : moins de “survol”, plus de tirs à distance, plus d’exploitation du relief, et davantage de frappes depuis l’arrière immédiat.
La mission reine est devenue la lutte antichar et l’appui ponctuel contre des colonnes et des positions. Le Ka-52, par exemple, est associé à l’emploi du missile 9K121 Vikhr, dont la portée annoncée atteint environ 10 à 12 km. Cela permet un tir depuis une zone moins exposée, même si le guidage impose des contraintes et une ligne de visée.
Autre évolution : l’emploi de missiles plus modernes comme le LMUR (Izdeliye 305), présenté avec une portée maximale autour de 14,5 km. L’idée est claire : augmenter la distance, donc réduire l’exposition.
C’est une adaptation intelligente. Mais ce n’est pas une solution miracle. Plus on tire de loin, plus la dépendance à la détection et à la désignation devient critique. Et plus la guerre électronique et les contre-mesures compliquent la boucle.
La mission d’évacuation sanitaire, utile mais de plus en plus rare près du front
Sur le papier, l’hélicoptère est une machine parfaite pour la évacuation sanitaire. Rapide, capable d’atterrir presque partout, et utile pour sauver des vies.
Dans les faits, en Ukraine, l’évacuation par hélicoptère au contact direct est devenue difficile. Elle reste possible, mais elle est dangereuse. Les zones proches du front sont observées par des drones. Les axes sont couverts par des armes sol-air. Et un hélicoptère est un gros signal thermique et acoustique.
Résultat : beaucoup d’évacuations se font désormais par chaîne terrestre, parfois sous drones, avec un relais hélico plus en arrière, quand la menace baisse. L’hélicoptère n’a pas disparu. Mais il intervient là où la probabilité de survie reste acceptable.
C’est frustrant, car cela réduit un avantage humanitaire fort. Mais la réalité tactique est brutale : un hélicoptère perdu, ce sont des équipages expérimentés perdus, et une capacité qui diminue durablement.
La mission de frappe à distance, devenue la norme pour survivre
L’une des transformations majeures du conflit est l’évolution vers la frappe à distance. Les hélicoptères russes, en particulier, ont progressivement été employés comme plateformes de missiles guidés, parfois depuis des positions relativement protégées.
Ce mode d’action a été très commenté lors de la contre-offensive ukrainienne de 2023. Plusieurs analyses ont mis en avant le rôle des Ka-52 dans la destruction ou la neutralisation de véhicules proches de la ligne de front, là où l’Ukraine manquait parfois de défense sol-air mobile entre l’hélicoptère et sa cible.
Mais cette efficacité a un prix. Tirer à distance ne supprime pas le risque. Cela le déplace. L’hélicoptère reste vulnérable à la surprise, aux embuscades sol-air, et à la détection. Et il reste dépendant d’une chaîne de renseignement rapide.
La mission de coordination et la place croissante de la guerre électronique
Aujourd’hui, un hélicoptère n’opère plus “seul”. Il opère dans un réseau. Cela implique des liaisons, du partage de situation, et une discipline de coordination stricte.
La présence de guerre électronique au-dessus du front change la nature des vols. Les GPS peuvent être perturbés. Les communications peuvent être dégradées. Les drones peuvent perdre leurs liaisons. Et cela affecte directement la capacité d’un hélicoptère à se repérer, se coordonner et frapper.
C’est l’une des raisons pour lesquelles les missions héliportées profondes sont devenues plus rares. Les risques de perte de contrôle tactique augmentent. Un hélicoptère peut voler sans GPS. Mais il perd de la précision, et donc de la sécurité.
Les résultats mesurables, entre efficacité réelle et pertes lourdes
Parler “d’efficacité” sans chiffres serait inutile. Sur les pertes, il existe un indicateur souvent utilisé : les listes de pertes confirmées visuellement (open-source). Ces données ne donnent pas tout. Mais elles donnent un minimum vérifiable.
Dans ce cadre, certaines estimations open-source évoquent au moins plusieurs dizaines d’hélicoptères russes perdus, avec un nombre significatif de Ka-52 détruits ou endommagés, ainsi que des Mi-8. Ces chiffres varient selon les dates de mise à jour, mais ils montrent une tendance claire : l’hélicoptère d’attaque ne traverse plus la guerre sans attrition forte.
L’Ukraine a aussi perdu des hélicoptères, notamment en missions très risquées comme celles de Mariupol. Là encore, le message est net : ces appareils produisent des effets. Mais ils se paient cher.
Ce qui a changé, c’est la tolérance aux pertes. Au début, on a vu des actions audacieuses et coûteuses. Ensuite, les deux camps ont appris, et ont réduit leur exposition directe.
Les limites structurelles dans une guerre dominée par les drones
L’hélicoptère reste utile. Mais il n’est plus “roi”. La raison est simple : les drones couvrent l’espace. Ils observent. Ils corrigent les tirs. Ils cherchent les signatures.
Dans ce contexte, un hélicoptère est un compromis.
Il apporte une réponse rapide. Il transporte du personnel. Il frappe avec précision.
Mais il est visible. Il est cher. Et il nécessite des équipages très formés.
C’est pour cela que l’emploi des hélicoptères en Ukraine est devenu plus sélectif. Les missions existent encore, mais elles sont rares, préparées, et souvent liées à une opportunité ou une urgence.
Les enseignements directs pour les armées occidentales
Le conflit ukrainien impose des leçons claires.
Premièrement, un hélicoptère ne peut pas opérer comme dans les guerres où l’ennemi n’a presque pas de défense sol-air. Il doit être intégré à un réseau de renseignement, protégé par des bulles, et utilisé avec parcimonie.
Deuxièmement, la survie passe par l’adaptation. Profils de vol bas, routes variables, tirs à distance, coordination interarmes. Celui qui répète la routine se fait attraper.
Troisièmement, la mobilité reste une valeur. Même dans une guerre de drones, un hélicoptère peut encore faire ce qu’un drone ne fait pas : déplacer des humains vite, et intervenir sur une situation qui bouge.
Ce n’est pas un outil dépassé. C’est un outil devenu exigeant.
Ce qui se joue maintenant : l’hélicoptère comme arme de niche, pas comme solution universelle
L’utilisation d’hélicoptères militaires en Ukraine n’a pas disparu. Elle s’est durcie. Les missions existent. Les appareils frappent, transportent, infiltrent, protègent. Mais ils évoluent dans un milieu hostile, qui punit l’erreur.
Le résultat final est paradoxal : l’hélicoptère reste indispensable, mais il ne supporte plus l’improvisation. Il n’est plus un “vecteur de domination”. Il est un outil de précision, parfois de sauvetage, parfois d’opportunité. Et quand il est bien employé, il peut peser localement.
La question qui reste ouverte est simple : à mesure que les défenses sol-air et les drones se densifient, les hélicoptères seront-ils modernisés pour survivre, ou utilisés de plus en plus loin du front ? En Ukraine, on voit déjà la réponse : ils survivront, mais pas au prix d’un emploi massif et quotidien au contact.
HELICOLAND est le spécialiste de l’hélicoptère.
