Joby a fait traverser les États-Unis à un Cessna Caravan en vol autonome. Derrière ce record, le groupe prépare bien plus que ses taxis volants.
Joby Aviation vient de franchir une étape spectaculaire dans le développement du vol autonome. Un Cessna Caravan équipé de son système Superpilot a parcouru 5 148 km (3 199 miles) entre la Californie et la Caroline du Nord sans aucune intervention du pilote de sécurité sur les commandes. Roulage, décollage, navigation et atterrissage ont été automatisés, sous supervision humaine à distance. L’exploit ne concerne donc pas directement l’eVTOL électrique qui doit devenir le taxi volant de Joby. Il révèle une stratégie beaucoup plus vaste. Depuis le rachat de Xwing en 2024, Joby développe une technologie autonome capable d’être installée sur différents aéronefs. Le groupe vise le fret, les secours, les opérations militaires et, à plus long terme, des niveaux d’automatisation croissants pour ses propres appareils. Superpilot a déjà accumulé plus de 800 heures de vol automatisé. Derrière le taxi aérien électrique se construit ainsi une deuxième activité stratégique : l’aviation autonome.
Le Cessna Caravan a parcouru plus de 5 100 kilomètres sans intervention sur les commandes
Le vol est passé presque inaperçu face aux annonces permanentes sur les taxis volants. Pourtant, il pourrait compter davantage que beaucoup de démonstrations d’eVTOL.
Le 18 septembre 2026, Joby Aviation a annoncé qu’un Cessna Caravan équipé de Superpilot avait terminé une traversée autonome des États-Unis. L’appareil est parti de Buchanan Field Airport à Concord, en Californie, avant de rejoindre Dare County Regional Airport, dans les Outer Banks de Caroline du Nord.
Distance totale : 5 148 km (3 199 miles).
Selon Joby, le pilote de sécurité installé à bord n’a effectué aucune action sur les commandes pendant l’ensemble du parcours. L’avion a réalisé automatiquement le roulage, les décollages, la navigation en route et les atterrissages.
Il faut néanmoins employer les mots correctement. L’avion n’était pas vide. Un pilote de sécurité était présent. Le vol était également supervisé depuis le sol. Il s’agit donc d’un vol autonome sous surveillance humaine, et non d’un appareil abandonné à un algorithme.
Cette distinction est importante. Mais elle ne diminue pas la portée technique du test.
Le véritable exploit consiste à sortir l’autonomie du laboratoire
Faire décoller et atterrir automatiquement un avion n’est plus une nouveauté. Les avions de ligne utilisent depuis longtemps des automatismes extrêmement sophistiqués.
Superpilot va plus loin.
Le système doit gérer une mission complète dite « gate-to-gate », depuis le déplacement au sol jusqu’à l’arrivée à destination. Il combine notamment la gestion de trajectoire, le traitement d’informations provenant de capteurs, les communications, la prise de décision automatisée, les mises à jour de mission et des fonctions de détection et d’évitement.
Le trajet transcontinental a surtout permis de confronter cette technologie à des conditions très différentes.
L’appareil a traversé des reliefs élevés dans l’Ouest américain. Il a intégré des environnements aéroportuaires chargés. Il est notamment passé par Phoenix Deer Valley Airport, qui compte parmi les aérodromes d’aviation générale les plus actifs des États-Unis. Joby affirme également que le système a adapté ses trajectoires pour éviter des orages et des zones de mauvais temps.
La supervision pouvait être réalisée à très grande distance. Selon Joby, l’avion a été surveillé depuis ses installations en Californie et depuis Shaw Air Force Base, en Caroline du Sud, avec jusqu’à 3 739 km (2 323 miles) entre l’aéronef et l’équipe chargée de le superviser.
C’est là que se trouve le changement d’échelle.
Le Superpilot vient du rachat de Xwing par Joby
Joby n’a pas développé cette technologie à partir de zéro.
En juin 2024, le constructeur a acquis l’activité autonomie de Xwing, une entreprise américaine fondée en 2016. Xwing faisait voler des Cessna Caravan autonomes depuis 2020 et développait précisément Superpilot.
Le choix du Caravan est rationnel. Ce monoturbopropulseur est l’un des utilitaires les plus répandus de l’aviation légère et régionale. Sa version Grand Caravan EX peut transporter une charge utile maximale d’environ 1 447 kg (3 190 lb), voler jusqu’à environ 343 km/h (185 kt) et parcourir jusqu’à 1 689 km (912 NM) selon la configuration et les conditions.
Ce n’est pas un prototype exotique. C’est un appareil conçu pour le fret, les liaisons régionales et les opérations depuis des terrains relativement courts.
Joby peut donc tester son logiciel sur une plateforme connue, déjà certifiée et utilisée dans le monde entier, au lieu de devoir valider simultanément un nouvel avion et une nouvelle architecture autonome.
Superpilot totalise désormais plus de 400 vols et 800 heures automatisées, selon Joby.
La défense américaine constitue déjà un terrain d’essai grandeur nature
L’autonomie aérienne intéresse directement le Pentagone.
Un avion capable de transporter du matériel sans exposer un équipage peut devenir particulièrement utile dans une zone contestée, sur une base isolée ou pendant une opération logistique dangereuse.
Joby a déjà testé Superpilot pendant plusieurs exercices militaires américains.
Lors de REFORPAC en 2025, son Caravan autonome a parcouru 11 816 km (7 342 miles) en 43,7 heures. L’appareil a notamment effectué des missions logistiques, du transport inter-îles, des changements de mission en vol et des profils de renseignement, surveillance et reconnaissance.
Joby affirme également que lors de l’exercice Agile Flag, son système a permis d’acheminer une pièce essentielle 24 heures plus rapidement qu’avec la chaîne logistique conventionnelle.
La stratégie s’est encore renforcée en août 2026. Joby a annoncé vouloir acquérir Resonant Sciences, spécialiste américain des technologies de défense, dans une opération évaluée à environ 500 millions de dollars.
Joby n’est donc plus seulement en train de préparer un taxi aérien Joby pour la mobilité urbaine. Le groupe construit parallèlement une activité liée aux systèmes autonomes et aux applications militaires.
Le taxi volant Joby n’a pourtant pas traversé les États-Unis
C’est probablement le point le plus important à clarifier.
Le vol du 18 septembre n’a pas été réalisé avec l’eVTOL électrique de Joby.
L’appareil destiné au transport de passagers reste un projet différent. Ce powered-lift doit transporter un pilote et quatre passagers. Il utilise six propulseurs électriques orientables et quatre packs de batteries. Joby annonce une vitesse pouvant atteindre 322 km/h (200 mph) et vise une autonomie d’environ 161 km (100 miles).
Le développement de cet appareil approche cependant d’une phase réglementaire beaucoup plus concrète. En mars 2026, Joby a fait voler son premier appareil construit dans une configuration conforme destinée aux essais de certification FAA.
Pour comprendre la stratégie commerciale du constructeur, le dossier consacré aux taxis aériens Joby et Archer aux États-Unis permet de replacer ce programme dans la course actuelle aux eVTOL.
Il serait toutefois faux d’en déduire que le futur taxi volant Joby fonctionnera prochainement sans pilote.
Le programme commercial actuel est conçu autour d’un pilote à bord.
L’autonomie pourrait néanmoins finir par transformer les eVTOL de Joby
La frontière entre les deux programmes commence déjà à devenir moins nette.
Joby travaille parallèlement sur un démonstrateur VTOL hybride turbine-électrique destiné notamment aux applications gouvernementales. Cet appareil intègre précisément la technologie Superpilot.
Son premier vol a été annoncé en novembre 2025.
Autrement dit, Joby a déjà commencé à transférer sa technologie autonome depuis le Caravan vers une architecture VTOL issue de ses propres travaux.
Cela ne signifie pas que les premiers eVTOL Joby intégrés au trafic aérien américain voleront sans pilote. Les obstacles réglementaires, la certification des fonctions critiques, la gestion des pannes et l’acceptation des passagers imposent une progression beaucoup plus prudente.
Mais le raisonnement industriel apparaît clairement.
Automatiser certaines tâches peut réduire la charge de travail des équipages. Une automatisation plus poussée peut permettre à un opérateur au sol de superviser plusieurs appareils. Et si la réglementation autorise un jour des vols commerciaux véritablement sans pilote, supprimer le siège du pilote modifierait profondément l’économie d’un appareil de seulement cinq places.
Le vol autonome pourrait devenir plus important que le taxi volant lui-même
La traversée américaine de septembre 2026 n’est donc pas simplement un record destiné à produire de belles images.
Joby démontre qu’un système autonome peut parcourir des milliers de kilomètres, changer d’environnement, utiliser différents aéroports et être supervisé à distance. La technologie reste encadrée par des humains et sa généralisation commerciale exigera encore des certifications complexes.
Mais le plus significatif est ailleurs.
Joby est souvent présenté comme un constructeur d’eVTOL. Cette définition devient trop étroite. L’entreprise développe désormais simultanément propulsion électrique, VTOL hybride, infrastructures, transport de passagers, systèmes autonomes et technologies de défense.
Le Cessna Caravan arrivé en Caroline du Nord n’était pas le futur taxi volant de Joby. Il testait peut-être quelque chose de plus vaste : le pilote numérique que Joby veut pouvoir installer dans plusieurs catégories d’aéronefs.
